Suez/Veolia : pourquoi l’offre d’Ardian change la donne

By on 04/10/2020
Ardian Suez

Les cartes sont rebattues dans le feuilleton financier et industriel de cette rentrée, avec la contre-offre surprise du fonds d’investissement Ardian sur les parts de Suez détenues par Engie. Une proposition qui, au contraire de celle de Veolia, satisfait tant la direction que les salariés de Suez, tout en évitant la casse sociale et le démantèlement d’un fleuron national. Reste à savoir si Ardian aura le temps de peaufiner son offre. 

In extremis. Le groupe français Suez, leader mondial de l’eau, a annoncé jeudi s’être allié au fonds d’investissement Ardian afin que celui-ci rachète à Engie 29,9% de son capital. Suez est, depuis un mois, l’objet d’une tentative d’OPA de la part de Veolia, l’autre géant français de l’eau et des déchets, dont l’offre de rachat expire théoriquement le lundi 5 octobre. Un raid vécu comme particulièrement hostile par la direction de Suez, qui aboutirait, s’il était mené à son terme, à la découpe de l’entreprise, les règles antitrust contraignant l’éventuel nouvel ensemble à se défaire des activités eau de Suez en France. Et entrainant, de ce seul fait, une immanquable casse sociale au sein de la multinationale.

La contre-offre d’Ardian tombe donc à point nommé pour le groupe dirigé par Bertrand Camus. Dans un communiqué rendu public au lendemain du conseil d’administration d’Engie, l’actionnaire historique de Suez, le fonds d’investissement français a ainsi fait part de sa volonté de « constituer un consortium d’investisseurs institutionnels privés et publics, à dominante française, pour réaliser ce projet et lancer une offre publique amicale ». Le contenu de l’offre, « préliminaire, indicative (et pour l’heure) non engageante », selon les termes du courrier, doit encore être précisé par Ardian, le « chevalier blanc » ayant a priori les moyens de ses ambitions. Elle devrait s’approcher, financièrement parlant, de celle avancée puis rehaussée par Veolia, qui atteint désormais les 3,4 milliards d’euros (soit un prix de 18 euros par action, contre 15 initialement).

« L’Etat ne cédera à aucune pression »

Reste que le sursis, de cinq jours seulement, accordé par Veolia à Engie, demeure très court, les deux protagonistes ne s’y prenant pas autrement s’ils avaient souhaité court-circuiter tout challenger et empêcher Ardian de peaufiner sa contre-offre. La précipitation affichée par les défenseurs de l’OPA s’inscrit, à ce titre, en contradiction avec la volonté du gouvernement de laisser du temps au temps – ne serait-ce que, du point de vue de l’Etat actionnaire d’Engie, dans l’objectif bien légitime de faire monter les enchères et permettre au groupe, stratégique pour la France, de vendre au plus offrant. « L’Etat ne cédera à aucune pression », a prévenu Bruno Le Maire, le locataire de Bercy estimant mardi qu’ « on n’est pas à une semaine, quinze jours ou trois semaines près ». De plus, il n’est pas question, pour le gouvernement, de se résoudre au caractère hostile de l’OPA présentée par Veolia, le ministre de l’Economie se prononçant clairement en faveur d’une issue « amicale ». Célébrer un mariage, oui, mais pas un mariage forcé.

L’offre d’Ardian « coche toutes les cases »

Si Veolia s’accroche à son calendrier initial, c’est que la proposition d’Ardian change radicalement la donne. Elle a tout d’abord pour elle d’être crédible économiquement. Peu connu du grand public, Ardian n’en demeure pas moins le premier fonds d’investissement tricolore, avec plus de 100 milliards de dollars d’actifs gérés aussi bien en Europe qu’en Amérique du Nord ou sur le continent asiatique. Héritière du fonds AXA Private Equity, la structure est dirigée par Dominique Senequier, une polytechnicienne dont la proximité avec Claude Bébéar, l’architecte d’AXA et véritable « parrain » du capitalisme français, témoigne de son sérieux et de ses entrées au sein du CAC 40. Surtout, et il n’est pas inutile d’insister à nouveau sur ce point, l’offre d’Ardian ne poserait, au contraire de celle de Veolia, aucun problème de concurrence. Il ne serait donc plus nécessaire de passer Suez à la découpe.

C’est peu de dire que cette dernière option recueille les faveurs de la direction de Suez, où l’on estime que le rachat par Veolia menacerait directement près de 5 000 emplois. « Cette marque d’intérêt est soutenue par le conseil d’administration de Suez, et par l’administrateur représentant les salariés », s’est fort à propos félicité Ardian. De fait, l’intersyndicale de Suez (CFE-CGC, CFDT, CFTC, CGT et FO), qui n’a de cesse de dénoncer une OPA de Veolia « sans aucune transparence, confidentielle, voire pré-orchestrée », s’est au contraire montrée séduite par le projet du fonds d’investissement : son «offre coche toutes les cases », pour un syndicaliste maison cité par l’AFP, selon qui « d’un côté avec Ardian, on a une offre amicale et de l’autre, avec Veolia, une offre hostile qui organise le démantèlement de Suez ».

Privilégier le temps long

Si elle manque encore de précisions et se doit d’être détaillée avant d’être acceptée, la contre-offre d’Ardian est un véritable « game changer ». Elle apparaît, sur le papier, finalement plus sérieuse que celle de Veolia, tout en ayant le mérite non-négligeable de pouvoir satisfaire tant les directions et actionnaires de Suez que d’Engie. La proposition du fonds d’investissement est, surtout, la seule sur la table qui permettrait de sauvegarder l’emploi et de ne pas contribuer au démantèlement d’un fleuron national. Temporiser les acteurs impliqués semble donc un choix de raison afin, une fois ne serait pas coutume, de privilégier le temps long sur la dictature du court terme.

 

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